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Par florilege2613.over-blog.fr
Cet article traite de l’aspect historique de Jésus de Nazareth.
Pour les thèses contestant l’historicité de Jésus voir la Thèse mythiste (bientôt sur InfolibreTV.fr)
Jésus de Nazareth est un Juif de Galilée, né vraisemblablement entre l’an 7 et l’an 5 av. J.-C.1. Il apparaît dans le cercle de Jean le Baptiste avant de s’engager, entouré de quelques disciples, dans une courte carrière de prédication itinérante d’un à deux ans et demi2, essentiellement en Galilée, en pratiquant guérisons et exorcismes. Il suscite engouement et ferveur, s’attirant la méfiance des autorités politiques et religieuses, avant d’être arrêté, condamné et crucifié vers l’an 30 à Jérusalem pendant la fête juive de la Pâque, sous l’administration du préfet Ponce Pilate3.
L’annonce de sa résurrection par ses disciples, qui le reconnaissent comme le messie ou Christ et transmettent son histoire et ses enseignements, donne naissance au christianisme. Pour les chrétiens, Jésus-Christ est le fils de Dieu, le Messie annoncé dans l’Ancien testament et envoyé aux hommes pour les sauver. Dans l’islam, Jésus est appelé Îsâ et est un prophète majeur.
Le retentissement de son message, transmis par les différentes Églises chrétiennes, et les interprétations auxquelles il a donné lieu, ont influencé différentes cultures et civilisations au cours de l’Histoire. Il a inspiré une importante production théologique, littéraire et artistique. Sa naissance est prise comme origine conventionnelle des calendriers julien — depuis le VIe siècle — et grégorien, et le dimanche, devenu jour de repos hebdomadaire en célébration de sa résurrection, adopté au-delà de la chrétienté4. Cette importance contraste avec la brièveté de sa prédication et le peu de traces historiques conservées à son sujet.
Jésus, en grec Ἰησοῦς / Iēsoûs, vient de Yéhochoua5,6 (hébreu : יהושע), à travers sa forme abrégée Yéchoua7 (hébreu : ישע). Yehoshua signifie : « Dieu (YHWH) sauve8 ». La Septante (rédigée en grec) utilise également le nom de Iesoûs pour désigner Josué, lieutenant de Moïse9.
« Jésus » est un prénom courant dans la Palestine au Ie siècle10. Il est par exemple attesté pour Jésus Ben Sira, l’auteur du Siracide, pour un fils d’Éliézer dans l’Évangile selon Lucv 1 ou encore pour Barabbas, le chef de guerre libéré par Ponce Pilate selon certaines versions de l’Évangile selon Matthieu11. L’historien juif Flavius Josèphe cite plusieurs individus prénommés Jésus.
Dans le Nouveau Testament, Jésus est qualifié plusieurs fois en grec de Ναζωραῖος / Nazōraîos, « Nazôréen »n 1. Ce terme est discuté12 et peut venir de l’hébreu nsr qui signifie « celui qui observe [la Loi] » ou de nzr, « celui qui se consacre [à Dieu] », ou encore « rejeton » (d’Israël). Le nom de nazôréen servira par la suite à désigner un courant juif en Palestinen 2 qui croit en la messianité de Jésus13. On trouve également parfois Ναζαρηνός / Nazarēnós, « Nazarénienn 3 » qui est « l’homme du village de Nazarethn 4 », et qui, selon certains chercheurs, ferait référence à une naissance dans ce village14. D’autres théories existent encore15, comme celle faisant référence à son rattachement à une hypothétique communauté de nazir. Dans les Évangiles, aucune de ces dénominations n’est utilisée par Jésus lui-même ou par ses disciples16.
Jésus est nommé de multiples façons dans la littérature néotestamentairen 5, chaque qualificatif suggérant une façon dont ont pu l’appréhender ou le considérer ses différents interlocuteurs : « Rabbi », ou le terme proche en araméen « Rabbouni »n 6, qui signifie au Ier siècle le « maître » pharisien, au sens « maître et philosophe » d’un groupe pharisien17 ; on trouve également « Maître » au sens d’« enseignant », « Prophète », « Serviteur », « Juste », « Saint », « Fils de David », déjà employés pour des personnages de l’Ancien Testament, « Grand prêtre », « juge », « pasteur », « Rédempteur » ou encore « Sauveur ». L’évangile selon Jean rapporte que la croix de son exécution était surmontée d’un titulus qui portait l’inscription INRI signifiant « Jésus le nazôréen, Roi des Juifs »n 7,18.
On trouve également plusieurs fois l’expression « Fils de l’homme »n 8 qui est attribuée à Jésus lui-même par les rédacteurs des évangiles19. Elle se trouve précédemment dans la littérature hébraïquev 2 pour signifier de manière emphatique « homme ». Dans les Évangiles, cette appellation peut aussi être comprise en référence à la vision du Livre de Danielv 3 où elle s’applique à celui à qui est donné le Royaumev 4.
Sa désignation comme « Christ » (du grec χριστός / christós, traduction de l’hébreu: מָשִׁיחַ – mashia’h, Messie, signifiant « l’oint [du Seigneur] ») avait une forte connotation politique et religieuse dans l’espérance messianique de cette époque. De son vivant, Jésus interdit à ses disciples de dire à quiconque qu’il fût le Messiev 5.
La biographie de Jésus de Nazareth est très mal connue. La principale source d’information vient des textes rédigés vraisemblablement entre 65 et 11020 qui seront appelés « Évangiles » vers 1503, textes dont le but n’est pas historique mais d’enseignement religieux, et dont l’interprétation en termes de biographie historique est souvent hasardeuse : « les Évangiles ont retenu de la vie de Jésus un certain nombre de scènes et de paroles qui sont avant tout témoignages de foi et dont l’historicité peut à bon droit être questionnée21 ».
Quoi qu’il en soit, les éléments biographiques se résument à peu de choses. Néanmoins, on peut souligner que la documentation sur Jésus s’avère souvent plus riche que pour beaucoup de personnages importants de l’Antiquité, même si une certaine unilatéralité des sources la soumet à une exigence de critique littéraire et historique22.
Le croisement des différentes traditions néotestamentaires permet de présenter des éléments épars, et qui proposent, mis ensemble, une approche biographique plus étoffée.
Il n’y a quasiment aucun élément entre les récits de la naissance de Jésus et sa vie publique. Ce manque de détails sur l’enfance a conduit à la composition d’un certain nombre de textes apocryphes notamment des « évangiles de l’enfance » qui ont beaucoup brodé sur le canevas originel. Ces textes, non canoniques, participent pourtant de la mythologie chrétiennen 9, et ont inspiré une importante production littéraire et artistiquen 10. Ce sont ces écrits qui, par exemple, précisent le nom et le nombre des « rois mages », ou décrivent les parents et la naissance de Marien 11. Quoi qu’il en soit, ce qui est relaté, par les évangiles, de la vie de Jésus avant le début de sa vie publique, ne consiste qu’en très peu de choses, disséminées dans différents textes canoniques.
S’il est communément admis que Jésus est un Juif galiléen dont la famille est originaire de Nazarethn 12, le lieu de sa naissance n’est pas connu avec certitude23, et les historiens24 hésitent entre le berceau familial de Nazareth, où il passera toute sa jeunesse, et la ville de Bethléem en Judéev 6, ville du roi David de la lignée duquel le Messie attendu par les juifs doit descendre, selon la prophétie de Michéev 7.
L’année de sa naissance n’est pas non plus connue précisément. Les dates retenues peuvent osciller entre 9 et 2 av. J.-C.25. Les évangiles selon Matthieu et selon Luc la situent sous le règne d’Hérode Ier le Grand dont le long règne s’achève en 4 avant notre ère26. L’estimation généralement retenue par les historiens actuels va de 73 à 5 avant notre ère27.
Naissance du Christ,
Mosaïque de la chapelle palatine de Palerme, v. 1150
Il est paradoxal que Jésus de Nazareth puisse être né « avant Jésus-Christ » : l’origine de l’ère commune est en effet censée être la naissance du Christ. Mais ce « début » de l’ère chrétienne (l’Anno Domini), qui ne s’est imposé progressivement en Europe qu’à partir du XIe siècle27, a été fixé d’après les travaux du moine Denys le Petit réalisés au VIe siècle, que l’on sait à présent être erronés28 et, si le calendrier historique a été précisé depuis, son origine conventionnelle n’a pas été modifiéen 13.
La naissance de Jésus (la Nativité) est traditionnellement fêtée le 25 décembre, à Noël, mais cette date est entièrement conventionnelle, et n’a rien d’un « anniversaire ». Elle aurait été fixée dans l’Occident latin au IVe siècle, peut-être en 354n 14, pour coïncider avec la fête romaine du Sol Invictus29, célébrée à cette date à l’instar de la naissance du dieu Mithra, né selon la légende un 25 décembre30 ; le choix de cette fête permettait une assimilation de la venue du Christ — « Soleil de justice » — à la remontée du soleil après le solstice d’hiver31. Avant cette date, la Nativité était fêtée le 6 janvier et l’est encore par l’Église arménienne apostolique, alors que l’Église catholique romaine y fête aujourd’hui l’Épiphanie32 ou « Théophanie », le baptême de Jésus dans le Jourdain, évènement que les plus anciennes Églises pré-romaines utilisaient comme acte de « naissance » du Christ.
Jésus est connu comme « le fils de Joseph le charpentier »n 15 et « le fils de Marie ». Les évangiles selon Matthieu et selon Luc professent une conception « par la vertu du Saint-Esprit »v 8 qui ouvrira plus tard sur des débats théologiques très disputés au sein des communautés chrétiennes concernant la virginité de Marie.
Jésus est le premier-né de cette famille33, appartenant à un milieu artisanal relativement aisé34, liée à un clan de nazôréens qui attendent l’apparition d’un « fils de David » en son sein35. Les évangiles mentionnent l’existence de « frères et sœurs »36 qui « apparaissent37 pour montrer que Jésus n’a rien d’extraordinaire puisque sa famille est bien connue »38. Parmi les « frères du seigneur », Jacques le Juste prendra une place prééminente dans la communauté de Jérusalem après la disparition de Jésus.
La question des liens de parenté de Jésus avec ces « frères » et « sœurs » a été disputée, et reste discutée39.
La plupart des spécialistes laïques, protestants et juifs, avec des chercheurs catholiques considèrent que Jacques est un fils de Marie et de Joseph40, tandis que nombre d’exégètes catholiques y voient un « cousin »41, suivant la lecture traditionnelle catholique fondée sur la croyance plus tardive en la virginité perpétuelle de Marien 16, à la suite de Jérôme de Stridon, premier Père de l’Église à argumenter contre une fratrie au profit de « cousins », à la fin du IVe siècle42. L’exégète catholique John P. Meier conteste cette acception qui n’apparaît jamais dans la version grecque de l’Ancien Testament43 dans lequel le terme adelphos marque exclusivement le lien fraternel de sang ou de droit44.
Après la clôture du Nouveau Testament, le roman apocryphe appelé Protévangile de Jacques, aux alentours de 180, « tente astucieusement »42 de faire de la fratrie de Jésus des « demi-frères » et des « demi-sœurs » nés d’un premier mariage de Joseph ; cet ouvrage marque également le début de la piété mariale et la doctrine de la virginité perpétuelle de Marie42. Cette option mettra du temps à s’imposer puisque Eusèbe de Césarée au début du IVe siècle parle encore de « race du Sauveur »
La Présentation au Temple,
Giovanni Bellini, 1500,
Kunsthistorisches Museum, Vienne
L’évangile selon Luc raconte comment, huit jours après sa naissance, il a été nommé « Jésus » et circoncisv 9 conformément à la loi juiven 17 lors d’un épisode connu sous le nom de la « Présentation au temple ». L’évangile selon Matthieu expose un épisode connu comme le « massacre des Innocents » au cours duquel Hérode, prenant peur pour son pouvoir, décide de faire tuer tous les premiers-nés de son peuple46. Les parents de Jésus fuient alors avec leur enfant dans une séquence appelée la « Fuite en Égypte » qui inspirera une importante production apocryphen 18 et influencera la tradition copte. L’évangile selon Luc rapporte encore un incident au cours duquel, quand il a douze ans, ses parents cherchent Jésus qu’ils retrouvent en conversation avec les docteurs du Temple de Jérusalem.
L’hypothèse d’une jeunesse passée dans une communauté religieuse, peut-être proche des esséniens, a souvent été évoquée47 et reste amplement discutée48.
À l’époque de Jésus, deux grandes langues véhiculaires se partageaient le monde gréco-romain, se superposant aux parlers locaux : le grec sur les pourtours de la Méditerranée, jusqu’à Rome, et l’araméen en Syrie et en Orientn 19. Ces deux langues se retrouvaient en Palestine : l’araméen était parlé en Galilée et vraisemblablement dans les campagnes de Judée. Mais le grec avait également pénétré la Judée depuis la côte et ses villes hellénistiques comme Césarée et les juifs hellénistes de la Diaspora avaient des synagogues à Jérusalem49. Ainsi le degré d’hellénisation de la Galilée, terre de passage où se croisaient marchands phéniciens et grecs, est diversement envisagé selon le degré d’urbanisation qu’y voient les chercheurs50. Si on s’accorde pour dire que le grec était la langue de l’administration et de l’élite économique ou culturelle, certains pensent néanmoins que la majorité des Galiléens ne le parlaient pas, voire ne le comprenaient pas51.
L’hébreu était quant à lui la langue sacrée des juifs, dans laquelle on lisait les Écritures et chantait les psaumes. Il était peut-être encore vivace dans les familles liées au sacerdoce et les milieux cultivés. Pour ceux qui ne comprenaient plus l’hébreu, un « targoum » en araméen pouvait accompagner la lecture des Écritures52.
Ainsi, pour sa part, Jésus s’exprimait-il vraisemblablement dans un dialecte araméen parlé par les paysans de Galilée52 mais pouvait se servir de l’hébreu liturgique dans les discussions avec les scribes53. Par contre, rien n’indique qu’il parlait grec54 et certains de ses disciples semblent même avoir dû jouer le rôle d’interprètes55.
À la différence de la Judée qui, avec la Samarie et l’Idumée, constitue une région de rang quasiment provincial56, la Galilée n’est pas alors directement administrée par les Romains mais fait partie des possessions57 de l’ethnarque Hérode Antipas dont le long règne de quarante-trois ans, qui s’achève en 39, recouvre presque toute la vie de Jésus58. Le territoire bénéficie ainsi d’une relative autonomie, tant que le tribut est payé aux autorités romaines. Les ressources d’une agriculture florissante y sont complétées par des activités de pêche dans le lac de Tibériade59 dont les abords exceptionnellement beaux constituent le cadre privilégié des prédications de Jésus. Ce territoire est entouré de populations non juives60, et la frontière méridionale de la Galilée jouxte l’inamicale Samarie, ce qui pousse les Galiléens à emprunter le mince couloir judaïsé que constituait la vallée du Jourdain pour se rendre en pèlerinage à Jérusalem58.
Les Galiléens, réputés belliqueux, chauvins mais courageux, y sont souvent moqués pour leur dialecte araméen qui traduit notamment la différence culturelle entre la Judée et la Galilée, dont les habitants ne maitrisent ni les pratiques de la Torah — notamment concernant les offrandes au Temple —, ni les subtilités doctrinales aux yeux des Judéens, qui se montrent méprisants à leur égard61. La Galilée ne semble pas avoir compté d’école rabbinique à l’époque de Jésus dont le ministère s’est ainsi probablement développé hors de toute influence pharisienne de haut niveau58. Les Galiléens, entraînés à la guerre depuis leur enfance62, sont réputés pour leur bravoure et le nord montagneux et accidenté constitue un refuge idéal pour les fomentateurs de révoltes, à l’instar des zélotes ; la province est le théâtre de troubles pendant plus d’un siècle dès la seconde moitié du Ie siècle av. J.-C.58. Il est ainsi vraisemblable qu’un prédicateur à la réputation messianique originaire de Galilée passe pour un personnage inquiétant à Jérusalem auprès de ceux qui sont soucieux de ménager les bonnes relations avec l’autorité romaine58.
La Palestine du Ier siècle connait une grande effervescence politico-religieuse où se croisent plusieurs courants témoignant d’une « extraordinaire explosion de créativité réformatrice et purificatrice »63 dans une société en proie aux bouleversements politiques et sociaux : la région connait à l’époque de nombreuses révoltes religieuses à connotation prophétique voire messianique, que les autorités romaines perçoivent plutôt comme des phénomènes politiques64 ; elles n’hésitent d’ailleurs pas à parfois déployer les troupes avec une « insensibilité dévastatrice »65. Néanmoins, la présence du pouvoir romain reste relativement discrète et ne se fait ressentir qu’au moment de la collecte des impôts, de la construction des routes ou à travers la présence de forces de l’ordre cantonnées au palais d’Hérode ou à la forteresse d’Antonia65.
Le judaïsme « n’y est pas tant une religion (…) [qu]‘un peuple dont la particularité s’exprime par des pratiques et des symboles »66 mais qui n’a pas d’uniformité dans son expression religieuse et présente diverses tentatives d’actualiser les lois mosaïques et de vivre la Torah67. De leur côté, à cette époque, les samaritains constituent un groupe très distinct du judaïsme68.
Formés probablement depuis l’époque de la Révolte des Maccabées69 vers le milieu du IIe siècle av. J.-C., trois courants — ou « sectes »70 — dominent la vie religieuse au début de l’ère commune, qui développent au-delà de leurs positions religieuses, des positions politiques : les sadducéens, dont les membres sont généralement issu de l’aristocratie sacerdotale, enclins aux compromis avec les puissances dirigeantes pour maintenir leur pouvoir ; les pharisiens, courant nationaliste non violent, piétiste, à connotation eschatologique71, traversé par de profondes dissensions et dont les membres se recrutent au sein de la bourgeoisie, particulièrement dans les rangs des scribes ; enfin, les esséniens — que ne mentionnent pas les écrits néotestamentaires — une forme originale de judaïsme72 dont les membres vivent en communauté à l’écart de Jérusalem et du Temple, porteurs d’un radicalisme eschatologique vécu dans l’ascèse et la pureté rituelle.
En sus de ces trois groupes, un courant plus politique, messianique et d’un nationalisme « exaspéré »73, proche des pharisiens mais professant un interventionnisme actif contre l’occupation étrangère64 et n’admettant d’autre roi que Dieu est décrit par Flavius Josèphe sous le nom de « zélotes » comme la « quatrième philosophie »74 du judaïsme75.
À côté de ces courants, il existe également un parti appelé « hérodien » dans le Nouveau testament, composé d’élites — peut-être sadducéennes — partisanes de la politique d’hellénisation et de la coopération avec le pouvoir romain76. D’une manière générale, il semble que le bas-clergé était plutôt opposé aux Romains à la différence du haut-clergé68.
L’époque connait également l’émergence de courants messianiques77 et prophétiques, ainsi que, parmi ces derniers, des groupes baptistes, probablement assez répandus dans les couches populaires à l’écart des villes et dont le prédicateur le plus connu est Jean le Baptiste.
Baptême de Jésus
évangéliaire de l’abbesse Hitda von Meschede, vers 1050,
Hessische Landesbibliothek, Darmstadt
Il est traditionnellement dit que la vie publique de Jésus s’est déroulée entre l’âge de 30 et 33 ans. Cet âge de trente ans est probablement conventionnel, il correspond à la majorité légale de l’époque pour les Juifs. Dire que « Jésus avait environ trente ans » quand il commença sa vie publiquev 10 signifie simplement qu’il était reconnu comme majeur, mais n’interdit pas qu’il ait pu commencer son enseignement à un âge en réalité plus avancé. De même, la durée de cette vie publique n’est pas connue avec certitude, la durée de trois ans généralement retenue n’étant qu’une estimation, fondée sur le nombre de fois où sont citées les principales fêtes juives qu’il observe pendant cette période. En tout cas, sa vie publique se déroule avant qu’il n’ait atteint l’autre âge canonique de cinquante ansn 20, puisqu’il n’entre pas dans cette catégorie des « anciens »v 11.
Les lieux cités dans les évangiles situent son action de part et d’autre du lac de Tibériade, principalement en Galilée (dont il est ressortissant) et dans la Décapole, avec quelques passages en Phénicie (Tyr et Sidon) et en Trachonitide (Césarée de Philippe). Il semble qu’il soit à cette époque considéré comme un habitant de Capharnaümv 12. Il se rend également en Judée, généralement pour aller à Jérusalem à l’occasion de fêtes juives ; mais on peut noter un séjour plus prolongé en Judée au début de sa vie publique, alors qu’il était considéré comme un disciple de Jean le Baptistev 13.
Les pays à population juive de l’époque étaient la Galilée et la Judée, séparées par la Samarie dont les habitants étaient considérés comme non-juifs. Jésus est perçu comme un étranger en Judée : l’accent des Galiléens les fait reconnaîtrev 14, et il y suscite une franche hostilitév 15 de la part des Judéens (parfois désignés par le terme « juifs »79 alors que les Galiléens sont également des pratiquants de la Loi de Moïse80).
La chronologie de cette période de vie publique est extrêmement confuse : les évangiles synoptiques présentent les épisodes parallèles dans des ordres parfois différents, ce qui interdit évidemment d’interpréter le déroulement de l’un ou l’autre des récits comme celui d’une logique purement temporelle. On considère néanmoins que c’est le baptême de Jésus par Jean le Baptiste qui marque l’ouverture de son activité publique.
Vers 30 ans, Jésus rejoint Jean le Baptiste, un prédicateur populaire des milieux baptistes81 qui dénonce la pratique formaliste des milieux sacerdotaux dont il est issu82, qui prêche en se déplaçant dans le désert de Judée, sur les bords du Jourdain et que le Nouveau Testament identifie à un « nouvel Élie »83. Jésus reçoit le baptême que Jean administre alors pour le pardon des péchés à ceux qui reçoivent son message favorablement, en un baptême dans l’eau vive qui prépare au règne messianique et à l’imminence du Jugement divin84. Il est possible que Jésus ait été transitoirement le disciple du Baptiste quand, au tout début de sa vie publique, on le voit simplement « annoncer le Royaume de Dieu » comme le faisait Jean. Mais il apparaît des divergences85, voire des tensions86, entre Jésus et Jean-Baptiste, quant à leurs conceptions respectives du règne de Dieu, même si c’est bien aux côtés de Jean que Jésus mûrit sa mission87. Par ailleurs, la communauté chrétienne, qui envisage le Baptiste comme un précurseur, conserva le rite initiatique du baptême dans sa forme, mais non point son sens88.
Jésus s’entoure de disciples dont la tradition veut qu’ils aient été douzen 21, dont les premiers sont peut-être recrutés dans les milieux baptistes89. On utilise également le nom d’« apôtres »n 22 pour les désigner. Ce groupe de « douze » disciples choisis par Jésus est sans doute une création relativement tardive, comme le montre l’existence d’apôtres extérieurs à ce noyau90. On parle généralement à leur sujet de « Groupe des Douze » ; le nombre 12 est en effet essentiel pour comprendre le rôle de ces disciples constituant autour de Jésus un cercle restreint à la forte signification symbolique : il figure la reconstitution de l’Israël biblique91. Si leurs noms varient de livre en livre90, les disciples montrent pourtant une triple référence hébraïquen 23, araméenne92 et grecque93, au cœur de la vie des Galiléens94. L’un de ces disciples, Simon dit Pierre ou Kepha, reçoit une importance plus particulière au sein du groupe tandis que Judas, auquel est attribuée la « trahison » de Jésus auprès des autorités, a une responsabilité attestée de « trésorier » de ce groupe.
Jesus Christ soignant un sourd à Décapole, par Bartholomeus Breenbergh, 1635,
Louvre, Paris
Jésus se fait connaître localement, dans un premier temps comme guérisseur thaumaturge. Dans l’exercice de cette activité, sur laquelle il fonde la légitimité de son enseignement95 et qui attirait les foules autour de lui96, on peut noter des modes opératoires variés, en comparant par exemple la guérison en trois étapes de l’aveugle de Bethsaïde, et celle — à distance et d’une seule parole — de Bar Timée à Jérichov 16, ou bien celle qui s’effectue par une prière intense et le jeûne, dans le cas d’un démon particulièrement rétifv 17.
Ces pratiques thérapeutiques, dont le fondement est d’ordre religieux puisque les maladies étaient alors perçues comme la sanction divine des péchés, étaient répandues dans le monde gréco-romain97 et parmi les rabbi juifs98 dont Jésus reproduit parfois des gestes thérapeutiques connus99. La pratique de Jésus se distingue néanmoins par le nombre de miracles rapportés et dans le refus par leur auteur de se les voir attribués : Jésus se présente comme le « vecteur » de Dieu, en opérant dans le présent les guérisons espérées dans le cadre eschatologique juif96. Outre les miracles thérapeutiques, Jésus pratique également des exorcismes, des prodiges, des sauvetages ou des miracles illustratifs de son interprétation de la Loi juive96.
Les évangiles insistent souvent plus sur la confiance des bénéficiaires de miracles qu’ils ne s’attardent sur le détail des manipulations100. Jésus présente les miracles comme une anticipation de l’accès au bonheur éternel auquel a droit chaque humain, y compris les plus pauvres. L’évangile selon Marc rapporte que c’est ce pouvoir d’opérer guérisons et prodiges qui aurait été transmis à ses disciples101, plutôt que la capacité de communication avec la divinité95.
Les textes révèlent à cet égard un comportement général de Jésus fait de bienveillance, tourné vers les gens, particulièrement ceux plongés dans une situation personnelle ou sociale méprisée et difficile : les femmes, plus particulièrement les veuves ; les malades, les lépreux, les étrangers, les pécheurs publics ou les collecteurs de l’impôt romains102. Cette façon d’être, associée à une dénonciation de l’hypocrisie et de toute forme de mensonge, lui attirera inévitablement nombre d’admirateurs en provoquant simultanément de l’hostilité.
Sur le plan de la morale, l’enseignement de Jésus est centré sur les notions d’amour du prochain et de pardon, que l’Homme doit observer pour se conformer aux commandements de Dieu. Cet enseignement est exprimé de manière synthétique dans les Béatitudes, et plus développé dans le Sermon sur la montagne d’où elles sont tirées. Ces principes sont déjà présents dans la religion juive, mais Jésus leur accorde un rôle central, et privilégie une interprétation spirituelle de la Loi mosaïque au détriment d’une interprétation littérale et formaliste qu’il dénonce.
Sermon sur la montagne, Carl Heinrich Bloch, 1877,
Museum of Natural History, Copenhague
Le message de Jésus semble prolonger celui de Jean-Baptiste en s’inscrivant dans la fièvre apocalyptique du monde juif au Ier siècle tandis que certains exégètes préfèrent voir Jésus comme un maître de sagesse populaire, la dimension apocalyptique relevant d’une lecture postérieure103, sous l’éclairage de la foi chrétienne. Ce message, original et varié, entre néanmoins difficilement dans les catégories socioreligieuses préalablement établies104. On peut cependant souligner plusieurs points de rupture avec Jean le Baptiste : Jésus n’est pas un ascète, il présente un Dieu de grâce, de jugement et de l’amour sans limite105 qui inverse l’exhortation de Jean à la conversion sur fond de colère divine106. Enfin, Jésus est celui « par qui le jour vient » quand Jean « annonçait l’aube »107.
C’est l’annonce du « Royaume de Dieu » qui constitue le cœur de sa prédication en des termes qui, s’ils reprennent l’attente des Juifs qui espèrent la venue d’un Messie qui restaurera l’indépendance d’Israël, déplacent cet espoir : le Royaume de Dieu selon Jésus inaugure le nouveau rapport avec Dieu qui se prépare à intervenir dans le monde pour le gouverner directement108.
Sa doctrine paraît d’emblée sûre et originale109. Son enseignement est essentiellement connu à travers les Évangiles, qui en font le récit, et les commentaires qui en seront faits dans le reste du Nouveau Testament. Son enseignement et son action montrent une très bonne connaissance des textes religieux et de la loi juive110. Il utilise deux méthodes typiques des docteurs de la Loi, ses contemporains : le commentaire des textes canoniques et l’usage de meshalim ou « Paraboles »111 dont il fait le ressort privilégié de sa pédagogie. Par cet usage de la parabole, Jésus laisse souvent l’auditeur libre de ses réactions, en ne le prenant pas de front.
Mais il n’en pratique pas moins un enseignement d’autorité112 qui tranche avec les enseignements des scribes113, se réclamant eux toujours de l’autorité d’une sourcen 24. Jésus est néanmoins respectueux de la Loi de Moïsen 25 et, si la proximité de Jésus avec les pêcheurs ou des épisodes comme son affirmation que les besoins de l’homme préemptent sur la prescription du sabbatv 18 ont pu choquer les pieux de son temps, « on ne peut pas dire que Jésus ait violé les lois de pureté chères aux pharisiens »114, au contraire de ses disciples qu’il ne condamne pourtant pas.
Son action suscite des réactions fortes et contrastées. On trouve à la fois des témoignages sur de grandes foules qui le suivent et le cherchent, montrant un indéniable succès populaire, et d’autres le montrant vivant dans une quasi-clandestinité au milieu de populations hostiles.
Bien que ce soit là le cœur de chacun des quatre Évangiles, il est assez difficile de mettre ceux-ci d’accord sur le récit de la « Passion », c’est-à-dire son procès et son exécution par crucifiement. Leur récit est bâti dans une optique d’« accomplissement des Écritures » plutôt que de reportage sur les évènements115.
Jésus est arrêté alors qu’il séjournait à Jérusalem pour célébrer la fête de Pessa’h (la « Pâque » juive). Ce dernier séjour à Jérusalem se déroule dans une ambiance très clandestinev 19, où les disciples échangent des mots de passe et des signes de reconnaissance pour préparer le repas dans un endroit caché. Le contraste avec l’ambiance enthousiaste de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem (célébrée le dimanche des Rameaux) est flagrant, ce qui suggère que ces deux montées à Jérusalem n’ont pas eu lieu la même année.
L’étude des évangiles ne permet pas une lecture très claire des causes et de l’historique de ce retournement d’opinion. On trouve la trace dans les évangiles de l’attente messianique d’une partie de la population, qui attendait un Messie politique, libérateur du joug des Romains. Cette attente se retrouve dans le qualificatif donné à Simon le zélote et à Judas l’Iscariote116. Jésus a pu décevoir cette attente en refusant l’action sur le terrain politique117.
Néanmoins, si Jésus ne conteste pas radicalement le pouvoir romain, refusant de s’enfermer dans un cadre strictement « nationaliste »n 26, il ne manifeste pas davantage d’inclination envers les grandes familles sacerdotales proches de celui-ci118.
Le retournement d’opinion s’est d’abord manifesté en Judéev 15, puis dans son pays en Galilée. Il semble que le signal de la répression soit venu des milieux sacerdotaux conservateurs de Jérusalem, souvent assimilés aux sadducéens119, inquiets de l’impact de son enseignement ouvert sur la Torah et des effets de l’enthousiasme populaire qu’il suscitait sur le fragile modus vivendi avec l’occupant romain120. Il apparaît également vraisemblable que c’est le scandale que cet homme, décrit comme « doux » par les évangiles ultérieurs, provoque au Temple de Jérusalem un peu avant la Pâque de 30v 20 dans l’épisode dit des « marchands du temple »121, qui a pu précipiter son arrestation120.
Enfin, l’avant-veille de la fête juive de la Pessa’h, Jésus prend un dernier repas avec ses disciples dans une ambiance pascale122, dans un épisode appelé traditionnellement la « Cène », au cours duquel il fait explicitement mention de sa mort prochaine qu’il lie au renouvellement définitif de l’Alliance122. Les chrétiens de toutes tendances considèrent qu’il institue ainsi123 le sacrement de l’« Eucharistie ». À la suite de cet ultime repas, Jésus est arrêté au jardin de Gethsémani, par la dénonciation de son disciple Judas124, sans que le motif soit vraiment clair125.
Jésus se trouve alors confronté aux trois pouvoirs superposés de la Palestine126 : le pouvoir romain, le pouvoir du tétrarque de Galilée et Pérée et le pouvoir des grands-prêtres du temple-État de Jérusalem.
Le Christ sur le chemin du Calvaire, Maestro di Trognano, fin du XVe siècle, Castello Sforzesco, Milan
Les modalités du procès de Jésus sont déconcertantes127 si l’on se réfère à ce que l’on connait du droit de l’époque : aucune reconstitution des faits ou des procédures connues ne résiste à l’examen à partir des évangiles128, qui exposent un double procès, donc une double motivation, religieuse chez les Juifs, politique chez les Romains129. La question de ce procès, toujours ouverte, est d’autant plus difficile qu’elle a été obscurcie, par le temps et l’antisémitisme entre autres, de multiples enjeux politiques et religieux130.
La narration des évangiles est difficile à suivre dans des compositions qui semblent avoir été écrites à l’intention des Romains131, même si certains détails dénotent de traditions locales132. Jésus est arrêté la nuit133 par la police du Temple, aux ordres des autorités religieuses espérant peut-être liquider le cas du Nazaréen avant la Pâque134. Il est tout d’abord conduit chez l’ex-grand prêtre Anân135, puis, à l’aube, devant une cour de justice136, que les évangiles appellent Sanhédrin137, devant le « souverain sacrificateur » Caïphe, avant de comparaître devant le préfet romain Ponce Pilate138, qui l’envoie, lui139, chez Hérode Antipas avant de l’interroger à son tour. Cela donne lieu à des confrontations où Jésus soit se tait, soit paraît souligner le caractère relatif du pouvoir de ses interlocuteurs par sa liberté de parole140 dans des scènes très chargées symboliquement141.
La Crucifixion, Évangiles de Rabula, 586, Bibliothèque Médicéo-Laurentine
Au terme d’une procédure judiciaire romaine — habituelle en province — de « cognitio extra ordinem »134, Jésus est finalement condamné par Ponce Pilate — probablement embarrassé142 et dont les évangiles atténuent la responsabilité143 probablement dans une optique missionnaire144, réinterprétant complètement la personnalité128 d’un procureur « craintif donc cruel »134 — à subir le supplice romain du crucifiement, au motif politique de rébellion143. Après avoir été flagellé145, il est tourné en dérision et stigmatisé dans les quartiers des soldats romains, revêtu d’une chlamyde qui évoque la pourpre royale, coiffé d’une couronne tressée d’épines et muni d’un roseau évoquant le sceptre dans une mise en scène visant à moquer le « Roi des juifs »146. Son exécution a lieu un vendredi, veille du Chabbat, sur une croix surmontée d’un titulus dérisoire portant l’inscription « Jésus le Nazôréen147, Roi des Juifs »148, qui instruit sur le motif de la condamnation pour le droit romain149. Après y avoir transporté sa croix, il est crucifié au lieu-dit « Golgotha », à l’extérieur de Jérusalem, avec deux « brigands », sans que l’on sache s’il s’agit de voleurs ou de séditieux, en présence de quelques femmes — mais en l’absence de ses disciples150.
Jésus meurt vraisemblablement dans l’après-midi du jour de la « parascève »143 — jour de la préparation de la fête de Pessa’h — le 14 Nissan151, ce qui correspond, compte tenu du calendrier hébreu usuel, pour la majorité des chercheurs, au vendredi 7 avril 30152 ou au vendredi 3 avril 33153. Cependant d’autres dates sont proposées154, aucune n’étant pleinement satisfaisante, les traditions synoptiques et johannique étant sur ce point inconciliables155. En tout cas, sa mort a eu lieu pendant que Pilate était préfet de Judée, donc après 26 et avant 36, année où Pilate est rappelé à Rome. Il est enseveli avant la levée de la première étoile, suivant la prescription de la loi judéenne150.
Anastasis, représentation symbolique de la Résurrection,
sarcophage romain, vers 350, Musée du Vatican
La mort de Jésus est suivie d’un épisode qui relève de la seule foi156 mais qui n’en appartient pas moins à l’histoire des religions par les effets incalculables157 qu’il a produits : l’épisode de la Résurrection.
Il faut considérer l’annonce de la résurrection de Jésus comme l’élément majeur de la fondation de ce qui va devenir une nouvelle religion. Cet épisode fondamental n’est décrit dans aucun évangile canonique. Tressé de seulement quelques scènesv 21 qui présentent une forte diversité selon les évangiles, les textes présentent l’après-coup : l’étonnement des femmes qui découvrent le tombeau vide, puis l’apparition du « Ressuscité » parfois en Galilée, parfois dans les environs de Jérusalem ou encore ici et là, envoyant tantôt en mission, tantôt accordant l’« Esprit » aux disciples ou encore partageant leur repas.
On peut constater trois constantes des récits canoniques : la résurrection est inattendue bien qu’elle ait été prophétisée par Jésus plusieurs fois158 et que des parallèles aient été établis avec l’Ancien Testament pour l’annoncer159, elle n’est pas décrite en tant que telle, et elle n’est accessible qu’aux seuls croyants160. L’événement ne nie toutefois pas la mort car Jésus ne ressuscite que le troisième jour après sa crucifixion ; il s’agit davantage du passage à une vie qui ne finit pas, qui se place dans l’éternité et sur laquelle le temps n’a pas de prise. L’événement, dans un récit qui ne connaît pas de terme « résurrection », est raconté dans un langage forgé par la foi juive dans l’apocalyptique de laquelle il ne répond pas à une angoisse de la survie des corps : le tombeau ouvert répond à la promesse de Dieu de « relever les morts » à la fin des tempsn 27 qui se concrétise déjà pour Jésus161.
Le seul récit de la résurrection qui nous soit parvenu figure dans l’évangile de Pierre, un document assez semblable aux synoptiques, qui mentionne précisément l’épisode dont les témoins sont les gardes en faction à l’entrée du tombeau : deux êtres angéliques pénètrent dans le tombeau avant d’en ressortir soutenant le Seigneur (sic) encore chancelant mais agrandi par la Résurrection. Les sentinelles s’en courent pour prévenir Pilate tandis que les femmes découvrant le tombeau vide sont informées de la résurrection par un jeune homme.
Sur le plan de la religion, Jésus n’a jamais cherché à se séparer du judaïsme163, et ses disciples ont dans un premier temps été considérés comme une secte juive parmi d’autres. La séparation du christianisme d’avec le judaïsme est progressive et peut être lue en partie comme une conséquence de la crise d’identité qui traverse le judaïsme aux Ier et IIe siècles, qui se traduit entre autres par les révoltes contre Rome auxquelles ne prennent pas part la « secte des nazaréens »164, et qui entraine la disparition de la plupart des courants du judaïsme suite à la destruction du Temple en 70165. La diversité des pratiques juives se réduisant au seul néo-pharisianisme, c’est alors qu’être juif devient « vivre en conformité avec l’enseignement des sages pharisiens », ce qui devient incompatible avec l’observance des interprétations de l’enseignement de Jésus, à l’instar de celle d’Ignace d’Antioche166.
Ainsi, les débats qui agitent les partisans de Jésus pendant plusieurs décennies après sa mort, notamment afin de savoir dans quelle mesure ils doivent suivre la Loi ou imposer la circoncision, apportent des réponses qui vont progressivement devenir normatives dans les générations qui suivent, au point de faire apparaitre dans le monde antique, entre les juifs et les grecs, une « troisième race »167 que vont devenir les chrétiens168.
Selon l’école traditionnelle et même dans l’apologétique récente169, la séparation d’avec le judaïsme serait esquissée dès les premières dissensions apparues au cours d’une réunion décrite dans les Actes des Apôtres, qui sera nommée rétrospectivement le « premier concile de Jérusalem », réunion qui admet l’adhésion des non-juifs sans les circoncire, et écarte de fait l’application littérale des lois mosaïques au moins pour les prosélytes (voir Christianisme ancien). L’histoire de la séparation se réunit autour de deux pôles selon que l’historiographie est issue de l’une ou l’autre école : l’école européenne considère qu’elle est chose faite avec la Birkat haMinim qui serait écrite en 135 ; l’école anglo-saxonne170 remarque que bien des cérémonies sont encore communes dans certaines régions (surtout en Orient, mais parfois en Occident) jusqu’au Ve siècle, c’est-à-dire quand la période des conciles christologiques est engagée.
Le christianisme connaitra une croissance importante dans ses multiples branches, jusqu’à en faire la religion la plus importante en nombre de fidèles dans le Monde au XXIe siècle.
Les sources de la vie de Jésus ont longtemps reposé essentiellement sur des documents littéraires produits par le christianisme lui-même. Esquisser l’histoire de Jésus s’est ainsi longtemps fait suivant le canevas proposé par les textes canoniques du Nouveau Testament, par la Tradition et par certains passages apocryphes qui ont noué la trame de la traditionnelle « histoire sainte », laquelle sera la norme pendant des siècles, amplement et spectaculairement relayée et magnifiée par l’iconographie chrétienne. Or les auteurs des Évangiles canoniques n’avaient pas pour objet de livrer une documentation de caractère historique à la postérité mais bien un témoignage de foi171.
La nécessité d’une approche historique et rationnelle de Jésus est apparue au XVIIIe siècle avec Hermann Samuel Reimarus172 qui voulait « arracher Jésus au dogme chrétien » pour « retrouver le Juif de Palestine » et « le restituer à l’histoire »173. Au XIXe siècle, il y eut de nombreux auteurs pour écrire une « vie de Jésus » à visée de reconstitution historique, comme celle, célèbre, d’Ernest Renan en France où l’imagination suppléait souvent au silence des sources. L’ouvrage d’Albert Schweitzer sur l’histoire des vies de Jésus a mis un terme à ce genre de projet.
Certains mythologues ont pensé résoudre les difficultés rencontrées par l’historien en expliquant les Évangiles comme un mythe solaire ou un drame sacré purement symbolique dans une démarche qui ne résiste désormais plus à l’analyse174. Si l’existence de Jésus n’est plus guère discutée que par quelques auteurs en dehors du milieu académique spécialiste, la nature de cette existence reste, quant à elle, bel et bien débattue sous différents aspects.
Les textes constituent évidemment des sources d’étude valables à condition de les soumettre à la critique. L’étude des premiers temps du christianisme, l’exégèse de la Bible et des autres textes comme les apocryphes, constituent aujourd’hui une discipline à laquelle contribuent en commun des chercheurs et des universitaires, religieux et laïcs, quelles que soient leurs convictions et leur appartenance religieuse. La plupart des publications actuelles traitant de la naissance du christianisme pointent, outre une meilleure interdisciplinarité, l’important enrichissement de la documentation que les découvertes archéologiques et les nouvelles sources documentaires ont permis depuis le milieu du XXe siècle175, particulièrement depuis les années 1990.
Le Nouveau Testament dans son entier est la source la plus complète dont on dispose concernant la vie et l’enseignement de Jésus.
Les Évangiles selon Matthieu, Marc et Luc, qui racontent l’histoire de Jésus d’un point de vue relativement semblable, sont dits « synoptiques ». L’évangile selon Jean relève lui d’une autre christologie, appelée « johannique ». Le premier des évangiles à avoir été rédigé semble être celui selon Marc. Les parties communes à Matthieu et à Luc dépendent peut-être, selon certains chercheurs, d’un document plus ancien mais perdu appelé « source Q ». Dans leur état actuel, les évangiles datent vraisemblablement d’entre 65 et 110176. Ils sont le fruit d’un long processus de recueil de paroles et leur agencement est organisé à la manière d’une « Vie » (une Vita) à l’antique, qui n’est pas une biographie177.
Les Actes des Apôtres, vraisemblablement rédigés par Luc autour de l’année 80, retracent les débuts des premières « communautés chrétiennes »178 à partir de la Pentecôte qui, dans selon Luc, peuvent . préfigurer l’« Église universelle »179. Ils racontent le début de la diffusion de ce qui est alors « obscur courant du judaïsme »180, dans certaines parties de l’Empire romain, dans une vision centrifuge à contre-courant de l’eschatologie juive centrée sur Jérusalem.
Les Épîtres de Paul, où se trouve le passage qui constitue la mention la plus ancienne du christianisme concernant la mort et la résurrection de Jésusv 22, sept autres Épîtres, dites « catholiques » — c’est-à-dire, alors, adressées à toutes les communautés chrétiennes — et l’Apocalypse forment un corpus qui témoigne de la réflexion des premiers disciples sur Jésus. Leur rédaction prend place entre 50 et 65 mais elles ne fournissent que peu de renseignements sur la vie de Jésus181.
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